CARNET DE BORD

CHAPITRE 2 - TOMBÉ DES NUES

Un jeu de dominos et le démarrage d'une réaction en chaîne.

Passées les déconvenues des premières semaines, Alex doit désormais faire face à de nombreuses remises en question : son activité y résistera-t-elle ? Il est au moins sûr d’une chose : cela ne peut pas continuer ainsi !

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Je m’étais accordé trois mois pour le lancement de mon activité. Quand je regarde en arrière, je constate que je n’ai vraiment pas chômé. J’ai multiplié les rencontres partenariales : communes, associations, entreprises, conseils départementaux, caisses d’allocations familiales, médiathèques, théâtres. J’ai donné des interviews dans les journaux et pour la télévision locale. J’ai rejoint des réseaux d’entrepreneurs et me suis même inscrit à un concours, duquel je suis ressorti avec une place en finale.

De l’extérieur, on pourrait croire que je réussis, que « je m’en sors ». Les gens ne voient pas les heures de travail que cela représente, les échecs cuisants derrière les précaires réussites, les constantes remises en question et les moments de doute intense. Ce sont pourtant eux qui rythment mon quotidien, bien plus que les moments de joie.

Dans un spectacle, l’enjeu consiste justement à rendre invisible pour les spectateurs la part de travail. La mécanique doit être fluide et huilée à la perfection pour faire croire que tout se déroulerait sous leurs yeux pour la première fois. Il est de bon ton qu’à la sortie les gens disent : « Quel talent ! » sans jamais prendre garde à la face cachée de l’iceberg. Cela fait partie du jeu, bien sûr. Pour autant, je ne voudrais pas vous laisser entendre que c’est facile. Rien n’est facile.

J’ai toujours su absorber de grandes quantités de travail, à tel point que dans mes emplois salariés, il fallait m’en donner plus que les autres pour que je ne reste jamais inactif. Et plus je produisais, plus je devais produire. Maintenant que je travaille « pour moi » (c’est un leurre, on ne travaille jamais vraiment pour soi), je ne compte plus mes heures. J’ajouterais même que je profite de chaque seconde car j’ai conscience qu’elle pourrait être la dernière. Cette situation ne durera pas éternellement – j’entends par là, le fait de me consacrer à cent pour cent au camion sans générer de revenus – et tôt ou tard, je devrai reprendre une activité alimentaire.

J’ai aussi appris à optimiser mon temps : les premiers rendez-vous se font désormais toujours en visioconférence. C’est plus simple, surtout si mon interlocuteur décide de mettre un terme à la discussion lorsqu’il comprend que le service n’est pas gratuit. Un jour, une association a tenu à me rencontrer. Bien que leurs bureaux soient à plus de cinquante kilomètres, j’ai accepté car ils avaient lourdement insisté :  ils étaient « vraiment très intéressés ». Cette association ayant plusieurs antennes sur le département, j’avais rencontré leurs collègues d’une autre ville quelques semaines auparavant et l’échange s’était soldé par un échec. Il y avait donc peu de chances que celui-ci n’aboutisse, mais soit. Le jour du rendez-vous, ils ont prétexté un problème d’électricité dans leurs locaux : ils étaient désolés mais nous devions reporter notre entretien, ils me rappelleraient pour fixer une autre date. Ils ne m’ont jamais rappelé. Je leur ai envoyé quelques jours plus tard le message suivant : « N’ayant pas eu de retour de votre part depuis notre rendez-vous annulé en dernière minute, je commence à m’inquiéter. Soit il vous est arrivé quelque chose, soit vous ne m’avez pas donné les raisons exactes de cette annulation. » Message resté sans réponse, cela va de soi. Certainement ont-ils appris par leurs collègues qu’ils ne pourraient pas m’exploiter et, se sentant pris au piège, ont-ils joué la carte de l’incident électrique.

Faire croire que je réussis présente des avantages, surtout vis-à-vis de mes détracteurs, mais aussi bon nombre d’inconvénients : je reçois régulièrement des sollicitations de personnes qui veulent organiser des ateliers dans le camion ou y produire leurs spectacles et qui se trouvent désappointées quand je leur dis que je n’ai aucun lieu de stationnement pérenne pour les accueillir. Pendant plusieurs semaines, j’ai été harcelé par une chanteuse réunionnaise qui voulait organiser sa tournée en France métropolitaine grâce au camion ! Elle ne voulait pas comprendre.

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Tout le monde trouve assez naturellement des moyens de tirer profit du camion pour développer ses propres affaires ou accroître sa réputation. Mais dans les faits, peu de gens ne se décident vraiment à mettre la main au portefeuille. Lors d’un échange avec une association théâtrale, je frôlai le summum de l’inconvenance : après m’avoir expliqué que mon projet était inintéressant, qu’il ne relevait pas de l’art mais tout juste du social et que je ne construirais jamais une « vraie troupe » de cette façon, ils m’ont invité sur un évènement avec le camion pour y animer un atelier ou une projection de film. Gratuitement, bien entendu : pour me rendre service !

Combien, parmi ceux que j’ai rencontrés, seraient prêts à me voir couler parce que je refuse de me conformer aux règles établies ? Combien préfèrent que rien ne change plutôt que de laisser vivre un projet qui, bien qu’alternatif, ait le mérite d’enrichir l’offre de services sur leur territoire ? L’accès à la culture pour tous ne les intéresse pas : ce qu’ils veulent, c’est distiller leur vision de la culture, et ce, de la manière dont ils veulent.

Les petites communes ont peu de budget, j’en suis conscient, et j’aurais sincèrement voulu croire en leur bonne foi. Aussi ai-je imaginé une autre option : pour ceux qui ne pourraient pas s’engager sur une prestation, je ferais payer l’entrée aux participants. Je demandais, en contrepartie, de gérer la programmation comme je l’entendais. Un échange gagnant-gagnant qui leur donnerait accès à des activités à moindre coût tout en me donnant l’opportunité de défendre mon univers artistique…

Mais non contents de pouvoir me faire venir à titre gracieux, certains élus voudraient en plus choisir eux-mêmes la programmation comme s’il eut été question d’une prestation ! Ils veulent le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière (restons polis) ! Dans le cas d’un food-truck, il ne viendrait à l’idée de personne de faire venir une entreprise qui fait des burgers et de lui demander gratuitement de cuisiner des plats indiens pour coller aux exigences de la commune. Pourquoi serait-ce différent dans mon cas ?

Ce fonctionnement m’a tout de même permis de travailler à quelques reprises, essentiellement sur des parkings de lieux alternatifs. Mais l’entrée se faisant à prix libre, je m’en suis tiré avec des pièces jaunes.

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Aujourd’hui, c’est dans une grande ville que je suis attendu : je rencontre deux élus de la municipalité de Duperie. J’avais sollicité leurs services techniques en juillet pour une demande d’utilisation de l’espace public en vue de créer un atelier « théâtre de rue » et on m’avait mis en relation avec la personne en charge du droit des places, qui m’avait fait visiter les différents sites possibles. Hormis un accroc sur le coût démesuré (on me demandait trente euros de la soirée – plus cher qu’une salle !), l’échange m’avait semblé plutôt cordial.

Dans la semaine qui suivit notre rendez-vous, je reçus un courriel m’informant qu’il n’était pas possible de louer un emplacement tant que je ne rencontrais pas les élus… Qui ne se rendraient disponibles que deux mois plus tard. Nous étions fin août : pour un lancement d’atelier en septembre, c’était fichu.

Bien que cet entretien ne laisse présager rien de bon, j’y vois une opportunité de faire connaître mon projet et de « me renforcer » dans un climat ouvertement hostile.

A quatorze heures quatre, je franchis donc la porte de l’immense édifice – mes quatre minutes de retard s’expliquant par une longue attente à l’accueil du bâtiment principal où la personne qui me précédait avait entrepris de démêler son inextricable sac de nœuds (à l’époque où je travaillais en relation clientèle, nous les appelions des « clients à problèmes » !). Le temps de ressortir du bâtiment après qu’on m’eut expliqué comment accéder au hall des élus, j’arrive enfin au bon endroit. Je n’avais jamais vu une mairie comme celle-ci : immense et d’un luxe incommensurable. Je donne mon nom à l’accueil et on me fait patienter. Pour autant, la secrétaire ne prévient personne de mon arrivée. Cinq minutes s’écoulent avant qu’elle ne saisisse finalement son combiné pour en informer le secrétariat des élus puis cinq autres minutes avant qu’on ne me fasse monter. J’arrive alors dans un hall gigantesque agrémenté de somptueux bureaux (un pour chaque conseiller) et on me fait asseoir, seul, dans une salle de réunion qui aurait pu accueillir plus de trente personnes. Lorsque je regarde ma montre, mes vingt minutes d’attente réglementaires sont largement dépassées.

J’ai presque terminé mon dessin quand un homme et une femme passent enfin la porte. Elle doit avoir une cinquantaine d’années, lui une quarantaine. Tous deux prennent place en face de moi dans un silence de mort. Je fais une courte présentation pour ne pas donner l’impression de vouloir les séduire – je dis d’ailleurs d’entrée de jeu que je ne suis plus intéressé par un stationnement dans leur commune car, au vu de leur délai de réponse, je me suis arrangé autrement. C’est faux mais toute requête de ma part accentuerait la position de faiblesse dans laquelle je me trouve déjà.

La femme brise le silence qui s’est installé après mon pitch.

– Il y a quelque chose que je ne comprends pas : qui vous finance ? Pour qui travaillez-vous ?
– Personne, madame. C’est un projet que je porte seul et d’ailleurs, je ne peux pas recevoir de financements car le camion est une entreprise.

L’offensive est lancée.

– Vous montez un camion culturel comme cela, sans demander l’avis d’aucun représentant ? Mais enfin vous n’êtes pas tout seul, monsieur ! Nous avons déjà des projets sur ce territoire, ainsi qu’une volonté politique !
– Quand on lit votre plaquette, on a l’impression que cela part dans tous les sens. Je ne comprends pas bien votre but.
– Mon objectif est de lever tous les freins à la culture. A ce stade de mon travail, j’en ai identifié trois : le budget, la mobilité et la légitimité. Quand on vit avec peu de ressources, la priorité est de remplir le frigo, pas d’aller au théâtre. C’est pour cela que je propose un accompagnement à l’insertion socioprofessionnelle. Au problème de la mobilité, j’apporte la solution de l’itinérance. Enfin, pour ce qui est de la légitimité – j’entends par là la difficulté pour les personnes éloignées de la culture de se rendre dans les salles de peur de ne pas avoir les codes sociaux requis – je propose de faire pratiquer une activité artistique (en l’occurrence, du théâtre) car pratiquer soi-même contribue à lever la barrière mentale qui nous interdit l’accès aux lieux de culture.
– Ce n’est pas possible, on croirait que vous voulez concurrencer les institutions !
– Ce n’est pas un théâtre que vous montez, c’est une secte !
– Vous êtes tout de même couillu !

Je ne me rappelle plus l’ordre exact de leurs objections, mais la teneur de leur propos et l’état émotionnel dans lequel ils sont, je m’en souviens parfaitement : ils sont furieux. L’échange prend une tournure surréaliste qu’il est difficile de décrire a posteriori. Tout se passe si vite que leurs critiques fusent dans la pièce sans possibilité d’y résister. A deux contre un, forcément. Ils posent aussi beaucoup de questions, certaines assez intrusives : mon chiffre d’affaires, le nom de mes clients.

Sur le coup, je me dis qu’ils pourraient les contacter pour les dissuader de travailler avec moi ! Je réponds vaguement que je n’ai de clients que dans le département limitrophe et que ce ne sont pas des gens qu’ils connaissent. Puis je cite deux anciens partenaires de travail avec lesquels « il n’y a pas de risque ». C’est ainsi que nous en venons à parler de mon expérience dans l’accompagnement social des Gens du Voyage.

– Ils s’intéressent à autre chose qu’au RSA, ces gens-là ?!

C’est la femme qui a parlé. A ce moment-là, je suis à deux doigts de lui éclater la figure contre la table jusqu’à ce que mort s’ensuive : certainement ferais-je une bonne action. Mais je me contente de serrer les poings.

Après quarante minutes d’un véritable interrogatoire de police, ils finissent par avouer que mon projet est intéressant et qu’ils seraient d’accord pour que je propose des activités « conformes à leurs attentes » en bas d’immeuble dans les quartiers prioritaires de la ville, sans rémunération bien entendu.

Je quitte l’immense bâtiment, rincé comme après un entraînement cardio. Je viens de vivre ce que les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot appellent la violence des riches : ce profond mépris de classe doublé d’une haine sincère et d’autant plus marquée à mesure que l’adversaire (moi, en l’occurrence) montre qu’il comprend de quoi il retourne.

Avec le camion, j’ai enfreint sciemment toutes les règles du montage classique d’un projet culturel et cela, ils ne peuvent pas le supporter. Si encore j’avais fait partie de leur monde (entendez par là : un « bourgeois »), peut-être la discussion aurait-elle été plus amicale. Mais je ne suis personne à leurs yeux et cela fait toute la différence.

Marx a raison : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes. »

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Je vous disais plus tôt que j’étais issu de « la classe moyenne privilégiée » : permettez-moi d’être plus précis. Mes grands-parents étaient des ouvriers portugais arrivés en France dans les années quatre-vingt. Mon grand-père maternel était gardien et conducteur d’engins dans une usine qui fabriquait du matériel de construction ; ma grand-mère y était femme de ménage. J’ai en quelque sorte vécu avec eux jusqu’à mes douze ans, à tel point que tous mes souvenirs d’enfance renvoient à cette usine et à l’immense terrain de jeu qu’elle représentait pour moi. Jeunes, mes parents étaient des bêtes de travail : ils avaient chacun deux ou trois activités. Ma mère travaillait en boulangerie ; mon père était agent d’affichage dans une boîte de publicité (il « collait des affiches » comme je disais alors). Le week-end, il faisait aussi les marchés et tous les mercredis soirs, mon père et ma mère secondaient ma grand-mère dans le ménage à l’usine.

Je n’ai pas eu une enfance malheureuse, bien au contraire : mon frère et moi étions plutôt des enfants gâtés. Notre jeu préféré consistait à « jouer au patron » les samedis matins dans les locaux déserts, tandis que ma grand-mère arrangeait la pièce d’à-côté. Quand elle passait à celle que nous occupions, nous changions de bureau. L’usine offrait aussi la possibilité d’immenses parties de cache-cache, qui ne se finissaient que lorsque l’un de nous abandonnait et s’arrêtait de chercher l’autre.

Les raisons qui ont poussé mes parents à « nous récupérer » – et la manière dont cela s’est produit – pourraient faire l’objet d’un chapitre entier mais je vous dirai simplement que, du jour au lendemain, nous avons arrêté de fréquenter mes grands-parents. A douze ans, ma vie à l’usine était terminée et, symboliquement, mon enfance aussi.

Notre niveau de vie était alors très différent et nous n’étions plus « des ouvriers ». Tout ce que mes parents avaient, ils l’avaient construit à la sueur de leur front, mais ils l’avaient. Nous vivions dans une grande maison avec jardin et je fréquentais depuis peu un « collège d’élites » : c’était un établissement public, réputé pour être l’un des meilleurs du pays. Nous y entrions sur concours et un tri était effectué à chaque fin d’année scolaire pour ne garder que « les meilleurs ». La moyenne n’était pas de dix sur vingt, mais de quatorze et nous devions exceller pour conserver notre place. Les professeurs nous répétaient comme un mantra que nous serions un jour l’élite de la nation : c’était un établissement où l’on nous formatait pour « devenir quelqu’un ».

Dois-je préciser que je ne m’y suis jamais senti à ma place ? Pendant toutes ces années, j’étais un garçon solitaire. Je n’avais pas beaucoup d’amis et n’étais à l’aise qu’avec les marginaux. Au collège, certains garçons venaient « de la cité ». Ils étaient portugais, comme moi, et avaient eu « la chance » d’entrer parce qu’ils parlaient leur langue d’origine (moi aussi, ma grand-mère qui me l’avait appris). Nous étions les pauvres du collège. Ils n’avaient pas les meilleures notes et la bande rapetissait d’année en année. Mes professeurs s’étonnaient de mes relations : comment un de nos meilleurs élèves peut-il fréquenter les cancres ? En réalité, ils étaient bien plus intéressants que les autres : ils avaient plus d’histoires à raconter.

De toute manière, les « autres » non plus ne voulaient pas de moi : ils ne m’invitaient pas à leurs fêtes – des « rallyes », sortes de soirées pour riches dans lesquelles les enfants de bonne famille apprennent à se fréquenter entre eux. A l’époque j’aurais été incapable de poser le mot classe sociale dessus : je comprenais seulement que j’étais différent et c’était suffisant.

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J’ai donc un service qui répond à un besoin mais pour lequel personne ne veut payer. Et si je m’étais trompé sur le modèle économique ? J’ai créé une entreprise mais tout, dans mon fonctionnement, laisse penser à une association. Oui, j’ai créé une entreprise qui ressemble comme deux gouttes d’eau à une association ! Alors il n’y a pas de hasard : je n’attire à moi que des personnes qui recherchent une association.

Si je veux avoir l’air d’une entreprise, je dois penser comme un chef d’entreprise. Cela implique de revoir de fond en comble mon modèle économique et d’adopter un point de vue business. Je dois être rentable.

Bon sang, cette logique de rentabilité est tellement éloignée de la personne que j’ai été jusqu’ici. En fac de théâtre, personne ne vous apprend à être rentable : on ne vous apprend même pas à monter une compagnie alors être rentable, pensez-vous ! En un sens, mes études n’ont servi à rien. Tous les apprentissages importants, c’est sur le terrain que je les ai faits.

Des semaines durant, je me forme sur internet à des techniques de marketing et de création de contenus, j’analyse tout ce qui dans mon offre pourrait faire défaut. Quels sont mes canaux d’acquisition ? Sont-ils suffisants ? Pourquoi je ne convertis pas mes prospects ? Quelles sont leurs objections ? Qui est mon client idéal ?

Dans une association, on s’attend à trouver une offre diversifiée qui allie formation, accès aux droits et activités… Mais pas dans une entreprise et encore moins dans une entreprise individuelle ! Si les gens ne comprennent pas ce que je fais ou s’ils trouvent que je m’éparpille, ils ne se souviendront pas de moi ou pire, penseront que je ne suis bon à rien.

Je dois me nicher. Sur internet, c’est ce que tous les entrepreneurs disent : cela veut dire que je dois avoir une cible claire pour laquelle je créerai un service précis. Mais moi, je sais où je veux aller et ce n’est pas « par hasard » que j’ai imaginé mon offre ainsi ! Dois-je y renoncer ? Quand je regarde leurs profils, ils sont tous « nichés » et pourtant ils se ressemblent tous !

Il ne s’agit peut-être pas tant de trouver « une niche » mais d’adopter un point de vue qui me différencierait aussitôt des associations.

Dans mon cas, cela pourrait être le théâtre ? C’est d’ailleurs ce que les gens perçoivent en premier quand je me présente – mon côté social ne les intéresse pas car comme je n’ai pas de diplôme et que mes connaissances ne sont qu’empiriques, ils considèrent que je ne ferais pas un bon travailleur social. En revanche, mon parcours théâtral les interpelle. Et si je déclinais toute mon offre à partir du théâtre ? Et si c’était cela, ma proposition de valeur ? Le camion ne serait donc plus seulement un centre d’animation mais un organisme de formation qui aurait recours au théâtre pour répondre à différentes problématiques.

Par exemple, je pourrais utiliser le théâtre dans mes bilans de compétences pour coacher mes bénéficiaires. Je pourrais aussi l’utiliser dans mes recrutements à travers des jeux de mise en situation professionnelle ou pour faire de la cohésion d’équipe et du management relationnel.

Ce changement de cap me permettrait par ailleurs de proposer des activités culturelles quasi gratuitement puisque je n’en dépendrais plus pour vivre ! Je pourrais même aller plus loin en louant mes places de stationnement à des entreprises, ce qui m’assurerait une totale liberté sur ma programmation.

Enfin ! Je crois que je tiens quelque chose. Je vais aborder le théâtre comme un outil et en tirer toutes les ficelles possibles. Je vais remanier entièrement mon offre. Je vais tout recommencer.

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Pendant plusieurs jours, je travaille d’arrache-pied à cette refonte totale : de mon business plan à mes supports de communication, en passant par la création de mes programmes de formation et la découverte des possibilités qui s’offrent désormais à moi… Mais pendant ce temps, je ne vends toujours pas et mes ressources s’amoindrissent. Dans moins d’un mois, je n’aurai plus rien. J’ai beau essayer, je n’arrive plus à me concentrer sur mon travail. Mon cerveau ne pense plus qu’à une chose : mon compte bancaire, vide, et toutes les charges à payer.

Quel idiot ! J’aurais dû anticiper davantage la fin de mon contrat, mettre de l’argent de côté et échelonner mes dépenses… Mais pressé de terminer l’aménagement du camion, j’ai consommé mes économies dans l’achat des dernières fournitures.

Alors quoi ? Vais-je devoir reprendre un emploi salarié ? Déjà ? Je tremble à cette idée mais quel autre choix me reste-t-il ? J’ai tourné le problème dans tous les sens et aucune autre solution ne m’est apparue. J’ai besoin de temps : je suis convaincu que je vais réussir mais il me reste tellement de travail.

Je pourrais demander de l’argent à mes parents mais je n’arrive pas à m’y résoudre : ils ont déjà fait beaucoup et puis, je ne veux pas me sentir à nouveau dépendant d’eux. Pourtant, lorsque ma mère me demande si « je m’en sors », je n’arrive pas à lui mentir. L’argent – ou plutôt le manque d’argent – m’obsède jour et nuit et même si je voudrais lui dire que « ça va », les mots ne sortent pas. Comment mentir ?

Je postule sans conviction à des offres sans intérêt, j’espère à peine qu’on m’appelle. C’est pourtant ce qui arrive. Dans un centre de formation d’apprentis, on recherche un professeur de français pour un remplacement jusqu’aux vacances de Noël. Il s’agit « d’assurer la continuité pédagogique » avec un programme déjà prêt à l’emploi.

A vrai dire, j’ai souvent souhaité enseigner mais je n’ai jamais sauté le pas, de peur de ne pas supporter les méandres kafkaïens de l’administration scolaire. Cette fois-ci c’est différent et puis, j’ai vraiment besoin d’argent. Alors pourquoi pas ?

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